Mgr Anatole MILANDOU Archévèque de Brazzaville
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LA MÉMOIRE BIAYENDA


 
 
 
 

Père Yves MONOT, Administrateur Apostolique du diocèse de Ouesso

« Le témoignage rendu par le Cardinal Biayenda toute sa vie est une richesse, un héritage, un patrimoine qui appartient à toute l’Église du Congo »

Le dimanche 28 janvier dernier, à la fin du culte œcuménique, marquant la clôture de la Semaine de prière universelle pour l’Unité des chrétiens, au stade Éboué, nous nous sommes rapprochés du Père Yves Monot, Administrateur Apostolique du diocèse de Ouesso, avec qui nous avons parlé du Cardinal Émile Biayenda. Très volontiers, notre interlocuteur s’est prêté à nos questions.

La Mémoire Biayenda : Père, vous avez connu le Cardinal Émile Biayenda de son vivant ; qu’est-ce qui vous a le plus marqué

Père Yves Monot : Merci à « La Mémoire Biayenda ». J’ai connu un peu Mgr Émile alors que j’arrivais comme jeune prêtre dans le diocèse de Pointe-Noire ; J’étais, à cette époque, à Sibiti où je commençais mon ministère pastoral. De passage à Brazzaville, en février 73, je logeais à la maison d’accueil quand la nouvelle s’est propagée que Mgr Biayenda est créé Cardinal. Je me suis réjoui, avec plusieurs personnes, car j’avais, dès les premiers contacts, perçu en lui quelqu’un qui rayonnait de la présence de Dieu, un bon berger pour l’Église, un serviteur des hommes … son sourire, sa simplicité de vie, sa capacité d’accueil et d’écoute, son attention aux personnes, à leur travail, à leur vie. Un petit fait : je lui présentais, près de l’archevêché, mes parents, venus me rendre visite. Il nous a, tout de suite, invités à prendre le repas avec lui.

Père Yves Monot

Nous avons parlé de Sibiti, des ouvriers apostoliques de la Lékoumou. Les prêtres, les missionnaires, quel que soit leur diocèse, étaient ses frères, ses sœurs et leur famille, sa famille.

Je suis, depuis peu, responsable du diocèse de Ouesso, comme Administrateur Apostolique. Je le dis bien simplement : je le prie souvent de me donner « une part de son esprit », cette attention aux personnes, cette délicatesse.

Un autre exemple : le Cardinal Émile Biayenda était très lié aux frères de St Gabriel, les Marie-André Nganga, Marie Alphonse Ndoudi, et leurs frères missionnaires … Les frères étant en chapitre, dans leur établissement de Pont-L’Abbé, ma ville d’origine, en Bretagne, le Cardinal, alors en tournée en France, s’y rend pour les saluer, pour visiter quelques unes de leurs familles. C’était sa manière … dans la simplicité, avec son regard souriant, fraternel et paternel tout à la fois.

Lorsqu’à Sibiti, en ce mois de mars 1977 (30 ans déjà !), nous apprenons sa disparition tragique, quelques jours après la mort du président Marien Ngouabi, notre cœur se déchire ; la communauté chrétienne veille, partage le deuil de toute l’Église, des Églises chrétiennes et de la nation. Perdre « notre Cardinal » à 50 ans (’1927-1977’) ! L’Église souffre ! Il nous faudra du temps pour que notre souffrance devienne fierté et action de grâce pour ce témoignage rendu au Seigneur et à son Évangile de Vie !

La M.B. : Et ce lien avec « Tat’ Émile », s’est-il maintenu ?

P.Y.M. : Oui ! Alors que j’animais la paroisse St François de Ntié-tié, à Pointe-Noire et plus encore quand j’ai reçu la responsabilité de la paroisse Ste Marie de Ouenze, à Brazzaville (1987-1999). Voulant connaître les prêtres qui ont œuvré à la paroisse Notre Dame des Victoires, alors que je commençais ma charge pastorale, je me mis à fouiller les archives et tout particulièrement le journal de communauté. Je fus très heureux de constater que « l’abbé Émile » y avait travaillé (à partir de 1959) comme jeune prêtre, accueilli par le Père Grivaz, curé de cette paroisse. C’est de là qu’au bout de deux ou trois ans, si je ne me trompe, l’abbé Biayenda commencera une nouvelle paroisse entre St Esprit de Moungali et Ste Marie de Ouenze : la paroisse Saint Jean-Marie Vianney de Mouleke. Le journal de communauté relate brièvement cette période et ce qu’était le jeune abbé Biayenda, heureux de s’atteler à la naissance d’une paroisse confiée au « Curé d’Ars ». Rappelons-nous l’importance qu’il a accordée aux vocations dans son ministère de prêtre, d’évêque et d’archevêque devenu cardinal pour le service de l’Église universelle.

A propos du journal de communauté, j’avais fait photocopier la période relatant le passage de « Papa Émile » sur Ouenze ; j’attendais l’occasion de remettre à l’Abbé Albert Nkoumbou ces archives. La guerre de juin 1997 est venue ; ne sachant pas ce qui allait se passer en ces moments difficiles, nous, l’équipe pastorale, avons fait mettre ces documents en lieu sûr, pour éviter que ces témoignages manquent à son procès de béatification et de canonisation.

Je puis dire aussi qu’au fil des années, la prière au Cardinal et la méditation de son témoignage de vie ont trouvé place dans l’animation spirituelle de notre paroisse « Mama Elombe », là où repose Mgr Benoît Gassongo. C’est cela l’Église ! Nous vivons, chacun dans une paroisse, avec nos témoins, avec nos anciens dans la foi, Église-Famille vivant son histoire sainte ! Et ce que nous vivons en communauté paroissiale, nous sommes invités aussi à le vivre chacun, chacune en nos cœurs, nous les disciples de Jésus.

J’en témoigne, tout simplement, le Cardinal Émile Biayenda, pour moi, c’est celui qui, avec d’autres, bien sûr, comme les Pères Brottier, Libermann, Charles de Foucauld , m’accompagne dans ma vie de disciple et de pasteur.

Lorsque j’étais curé, à Ouenze, j’avais traduit en lingala une des prières proposées, avec au dos une photo bien particulière : le Cardinal, avec son grand sourire, sa machine à écrire devant lui. Les témoins ne sont pas déconnectés du quotidien de la vie !

Pour ma part, j’ai toujours sa prière et sa photo dans la poche de ma chemise ; elle repose sur mon cœur. Je lui confie mes nombreuses intentions, les malades, bien sûr, et avec insistance, mais aussi, aujourd’hui, le peuple de Dieu qui m’est confié : les paroisses, les prêtres et les ouvriers apostoliques (frères, sœurs, catéchistes...) du diocèse, la communauté humaine qui se trouve dans la Sangha, l’Église du Congo et notre pays dans son aspiration à la paix, à la justice, à l’unité. Telle est la supplication du pasteur. La Mémoire Biayenda nous y aide quand vous nous présentez le Cardinal, à travers ses homélies, ses textes d’Église, quand vous nous montrez la richesse de sa réflexion, la qualité de sa foi et de son engagement ecclésial.

La M.B. : Vous avez parlé d’unité … le Cardinal était le Président du Conseil Œcuménique des Églises Chrétiennes du Congo, au moment où il est enlevé et tué. Nous gardons dans nos cœurs son appel pressant à l’UNITÉ, alors adressé « A tous les frères croyants du Nord, du Centre et du Sud ». Pour vous, Père, qui avez longuement servi l’œcuménisme au Congo, que pouvez-vous nous dire sur l’engagement œcuménique du Cardinal ?

P.Y.M. : A la suite du premier Archevêque Congolais, Mgr Théophile Mbemba, qui avait participé au Concile Vatican II, Mgr Émile Biayenda a lui aussi donné de l’impulsion à l’œcuménisme congolais, tant pour notre Église qu’au sein du Conseil Œcuménique. C’est un trait essentiel de notre œcuménisme que d’avoir été voulu par nos responsables d’Églises et d’être passé, par eux, au peuple chrétien, « comme l’on accueille un nouveau-né dans ses bras », disait le Pasteur Mboungou, devenant ainsi l’œcuménisme populaire que nous connaissons. C’est une belle expérience dont d’autres Églises de l’Afrique Centrale pourraient bénéficier.

Nous avons eu la joie d’avoir comme pasteurs de nos Églises des serviteurs de l’Unité : les Révérends pasteurs Mboungou, Buana-Kibongui, Mbama, les Mgr Mbemba, Cardinal Biayenda, Mgr Batantu, les officiers Responsables successivement de l’Armée du Salut, les Responsables Kimbanguistes de l’époque fondant alors leur engagement œcuménique sur la foi trinitaire, base exigée pour appartenir au COE mondial (cette ’Église’ nous a quittés depuis pour suivre un tout autre chemin de croyance). Le témoignage du Pasteur Mbama, paru dans La Mémoire, est éloquent sur l’apport du Cardinal au travail œcuménique ; son appel « au calme et à la confiance en Dieu, Père de toutes races et de toutes tribus », avant de mourir, est comme la consécration de son engagement à servir l’Unité des chrétiens et de la nation. Il garde toute sa valeur, sa pertinence en cette année 2007, année d’échéances électorales, qui va être, pour nous, « l’Année Émile Biayenda » : nous demandons beaucoup de calme et de confiance en Dieu, nous redit-il, afin qu’aucun geste déraisonnable ne puisse compromettre un climat de paix que nous souhaitons tous. Le Cardinal, dans nombre de ses analyses et de ses homélies, nous rappelle que ce climat se fonde sur la justice et l’amour. Qu’il veille sur notre nation et dynamise notre engagement à servir.

La M.B. : Dans votre vie de pasteur, avez-vous déjà rencontré des personnes qui ont reçu des faveurs du Seigneur par l’intercession du Bon Cardinal Émile Biayenda ?

P.Y.M. : S’il faut parler de guérisons miraculeuses, je n’ai personnellement pas reçu de tels témoignages. Par contre, des personnes qui ont pris conscience qu’il nous faut, comme le Cardinal, à la suite du Christ Jésus, servir la paix et l’unité, dans le respect des croyances et autres chemins de vie, oui, il en a ! Oui, la fécondité du témoignage du Cardinal est manifeste, en beaucoup, jusqu’au risque de leur vie : c’était vrai au moment des guerres du Congo tout comme aujourd’hui ! « L’Année Émile Biayenda » souhaitée par beaucoup et proposée par la Conférence Épiscopale du Congo va contribuer à cette prise de conscience.

La M.B. : Justement, à quelques jours de la célébration du 30ème anniversaire du martyre du Cardinal, quel message pouvez-vous transmettre au peuple de Dieu ?

P.Y.M. : Vous dites « au peuple de Dieu » et vous avez raison. On le trouve de Pointe-Noire à Ouesso et Impfondo ; et c’est bien à lui qu’est proposée « l’Année Biayenda » !

Le témoignage rendu par le Cardinal, à travers toute sa vie donnée à Dieu et à son peuple, est une richesse, un héritage, un patrimoine qui appartient à toute l’Église du Congo, à l’Église de Dieu (expression œcuménique venue du Concile Vatican II), au peuple congolais.

Profitons de ce temps de grâce ! Que tout ce qui va être organisé, en Église, dans nos diocèses, porte son fruit de conversion, nous amène à changer nos manières de vivre en accueillant en nos cœurs les attitudes de vie du Cardinal : la bienveillance, le respect mutuel, le don de soi, le combat pour la justice … afin que grandissent, en nous et autour de nous, la Paix et l’Unité. Prier avec le Cardinal, certes oui ! La Paix se demande dans l’accueil de la paix que Jésus nous offre et l’Unité, dans sa prière au Père, la nuit où il fût livré : « Père, que tous soient UN ! » (Jean, 17). Mais, dans nos programmes d’animation, n’oublions pas les démarches de réconciliation, les gestes de paix, les signes d’unité.

Le Cardinal nous accompagne, lui, notre avocat, celui qui nous conduit à Jésus.

N’est-ce pas le rôle des serviteurs de Dieu, des bienheureux et des saints que de nous conduire au Christ et aux hommes ?

« Bonne année Émile Biayenda », en Église et dans la communion des hommes.

Propos recueillis par Grégoire Yengo Diatsana


 
 
 
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