Mgr Anatole MILANDOU Archévèque de Brazzaville
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LA MÉMOIRE BIAYENDA


 
 
 
 

Le Martyre de l’Abbé Émile BIAYENDA (3)

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11 Février 1965

Le jeudi 11 février, je crois, on nous monte pour l’interrogatoire. On soumet un nom ; le connais-tu ? Ainsi qu’une rue. La rue c’était Itoumbi. Bien sûr, je la connaissais. Le nom me disait quelque chose, mais je ne pouvais l’identifier. On me dit que j’avais été maître de ce jeune homme. Je cherchais sans retrouver. Or, c’était un certain Babi, que j’avais eu au catéchisme quand j’étais petit séminariste, je me rendais en vacances à Kindamba, ça devait être 1947 ou 1949 et nous étions en 1965.

C’était le prétendu type désigné comme mon homme de confiance et par qui je faisais faire toutes mes commissions. Ce fut, pour moi, une révélation, car, je n’avais jamais su que ce jeune homme se trouvait à Brazzaville, et on prétendait que c’était lui que j’avais envoyé distribuer des tracts, moyennant une importante somme d’argent, près de cinquante mille francs CFA en tout, et cela pour autant de tracts qui avaient été jetés dans le pays.

Une pareille calomnie est dure à avaler. On sent la malice des hommes qui ont ourdi l’affaire et cela vous fait beaucoup de peine au cœur. Mais nous y reviendrons.

12 Février 1965

La nuit de vendredi 12 février 1965 connut un autre genre de torture ; cette fois-ci, c’est la pendaison. On vous fait monter sur une chaise, on vous attache les mains là-haut avec une ficelle, on retire la chaise. Vous pendez le long du mur. Les poignets ont tendance à rompre et les bras eux-mêmes à se détacher des épaules. Aussi cela devient très dur au bout de quelques moments.

Eux frappant, interrogeant. Ils ne vous descendent que pour ne pas faire des martyrs. De là haut, je les rassurais mon âme en paix et le cœur plein de compassion pour ceux qui avaient fait monter une pareille affaire. Vraiment, je me sentais grand, plus, cette grandeur, je la sentirai une autre fois que j’étais assis là, pauvre type, le corps meurtri devant une table des commissaires qui interrogeaient, menaçaient, frappaient.

Ils étaient courroucés par la justesse de mes réponses. Ils étaient courroucés parce que je ne me rendais pas à leur gré. Ils n’avaient jamais rencontré de type aussi dur que cela en cours de leur carrière ; si bien qu’ils me prenaient en dégoût.

Cette nuit du vendredi 12 février, l’épreuve de pendaison ne suffit pas, ils allaient m’infliger une autre qu’ils appelaient le baptême du Jourdain. Cela convenait bien au prêtre que j’étais. On se dirige donc sur la rivière. On allait vers la Tsiémé, mais que de détours pour y arriver ! J’avais les mains en menottes.

En cours de route, nous sommes arrêtés par la J.M.N.R., ils s’expliquent et passent. On traverse la Tsiémé, on continue. Je pensais qu’ils allaient me tuer, mais voilà qu’ils s’arrêtent à un autre petit ruisseau : Mikalou. Ils sont quatre ou cinq. Mon homme de Mpangala se charge de moi ; mais avant tout, l’interrogation.

Cette nuit-là, les gifles que j’ai reçues déclenchèrent mes maux de dents. J’entendais ensuite bien mal. Mon type me met en caleçon. Ils ont peur tout de même des esprits et leur adressent des incantations. Il me fait allonger dans l’eau. Je dois rouler dans le sens du courant, lui se chargea de frapper sur le parties du corps émergeant. De temps en temps, il me tient la tête dans l’eau pour m’étouffer et ne me dégage que sur les ébats et la lutte que me donne de livrer l’instinct de conservation de la vie.

Ils me ramèneront, mais pour me faire subir l’épreuve du courant électrique. Manège qu’ils n’ont pas, mais qui se trouve à la gendarmerie. On arrive à la brigade de Poto-poto. On dit que c’est à la gendarmerie du Camp du Djoué.

Je craignais et redoutais beaucoup cette épreuve, non pas à cause des douleurs, mais pour les séquelles que cela laisse. Je me disais, tel que je me connais, je deviendrais infirme ou je perdrais l’usage de mes jambes.

Ils menaçaient aussi de faire violer ma vertu de chasteté avec une femme “motaka” qu’ils iraient chercher à Poto-Poto. Ils disaient d’ailleurs que quelqu’un était chargé de faire cette mission, car, disaient-ils, pourquoi, les prêtres catholiques ne se marient pas comme les pasteurs protestants ? Je leur répondais que dans la ville, il y avait beaucoup de célibataires que personne ne trouvait anormaux. Personne ne les forçait à se marier.

Je leur demandais également si ces femmes qu’ils vont chercher dans le village pour de telles actions y trouvaient leur honneur et surtout si également, eux-mêmes, pères de familles, ils seraient contents qu’on utilise ainsi leurs filles ? En tout cas, je suppliais la Sainte Vierge de la Médaille Miraculeuse de me délivrer de cette ignominie ainsi que des supplices du courant électrique, quand notamment ces épreuves me laisseraient encore en vie, mais devenant paralytique, par exemple.

N’ayant pas trouvé ce qu’ils désiraient à la gendarmerie de Poto-Poto, ils partirent avec moi au Camp du Djoué. Là-bas, après mille discussions, ils ne purent obtenir le manège. Furieux, ils entrent, mais ils ne me logeront plus dans ma cellule. Ils vont me déposer à la police de la rue Mbochi. Là, dans une cellule toute trempée et puant d’urines, ils mettent dehors le détenu qui était là et m’y remplacent. Épuisé, rompu de fatigue, souffrant de mes plaies, je me plaçais entre la porte les pieds en l’air posés sur les parois du mur. Je dormis. Ils vinrent m’y chercher, je crois vers les six heures ou sept heures du soir.

Désormais, je suis devenu presque un grand malade. Les interrogations continueront, mais les grands supplices seront suspendus. Je souffrais horriblement de maux de dents, ce qui me faisait également un mal terrible du côté de l’œil gauche. Il me fallait des aspros pour calmer les douleurs, mais les comprimés étaient tenus au Poste de garde. Aucun ne se dérangeait pour me les apporter ; D’ailleurs quiconque était surpris d’être clément à mon égard risquait une sanction. Il y allait de sa fonction et de sa révocation.

Il y eut cependant des braves ; l’un d’entre eux m’acheta et m’offrit des aspros. Un autre vint souvent m’ouvrir quand j’avais besoin d’aller aux W.C. Un jour, il m’apporta même une lame de rasoir et un petit miroir et alla m’assister vers les toilettes pour me raser. Le Seigneur les garde et les protège pour leur si bon cœur !

Abbé Émile Biayenda
Lyon le 9 février 1968

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