Mgr Anatole MILANDOU Archévèque de Brazzaville
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LA MÉMOIRE BIAYENDA


 
 
 
 

« Les chrétiens doivent prendre position quand les problèmes négatifs se posent dans leur propre famille »

Exhortation du Cardinal Émile Biayenda aux chrétiens et aux hommes de bonne volonté du Congo

Autrefois, la coutume voulait que les parents choisissent le conjoint qu’ils donneraient à leur enfant. Ils choisissaient d’abord la famille dans laquelle ils allaient faire l’union et, après entente entre les deux familles, les jeunes étaient unis. Ceux-ci, confiants qu’ils étaient dans la valeur du choix de leurs parents, acceptaient leur décision.

Aujourd’hui, la tendance serait inversée, les jeunes prétendent se choisir librement, récusant le plus souvent les conseils de leurs parents : « On est libre, disent-ils, de choisir qui on veut pourvu que le cœur y soit ». Force de nous est de constater que les mariages engagés de cette manière sont souvent moins solides que les premiers. Pourquoi ? Dans une lettre pastorale de Carême du 15 février 1975, notre vénéré Cardinal Émile Biayenda exhortait le peuple de Dieu de pouvoir prendre position face aux problèmes négatifs qui pouvaient se poser dans leur famille respectif. Avait-il était compris ? 39 ans après, les évêques membres de l’Association des Conférences Épiscopales de la Région de l’Afrique Centrale se sont réunis à Brazzaville au cours de la 10ème assemblée plénière pour se pencher une fois de plus sur la question de la famille afin de mieux cerner cette réalité et approfondir certaines pistes à explorer pour l’éclosion des familles à l’image de la Famille de Nazareth constituée de Jésus, Marie et Joseph. Voici un large extrait de l’exhortation du Cardinal Émile Biayenda aux chrétiens et aux hommes de bonne volonté du Congo.

 

Cardinal Émile Biayenda

Vous constatez comme moi, l’évolution profonde que subit actuellement la famille dans notre pays .Les parents se plaignent : « Nos enfants nous échappent ...Ils n’écoutent plus personne ... Ils ne travaillent plus... » « Les cas de jeunes filles enceintes avant le mariage se multiplient, qui aboutissent souvent à des avortements et à des stérilités, quand ce n’est pas à des suicides ». Les infidélités et les mésententes sont de plus en plus nombreuses dans les foyers, qui aboutissent au divorce, même après un mariage religieux. Divorce dont les enfants sont les premières victimes : tiraillés entre des parents séparés et vivant dans l’insécurité. Abandonnés à eux-mêmes, quel foyer pourront-ils fonder plus tard.

Tout cela s’accompagne d’une diminution du nombre des mariages religieux, par crainte de s’engager définitivement dans la situation du mariage que l’on sent instable et par manque de compréhension de la valeur du sacrement et des richesses qu’il apporte au foyer.

Cet ébranlement des valeurs familiales a ses causes dans l’évolution que subit notre société tout entière. La famille n’est plus groupée au village autour du « mbongui », où les anciens étaient les gardiens des traditions et où le mariage avait pour but essentiel la prolongation de la race. Les jeunes, de plus en plus nombreux, sont venus habiter en ville. Le lien avec le village où demeure la grande famille, sans disparaître pour autant, s’est quelque peu relâché. Le travail salarié et en particulier le travail salarié de la femme, l’accès des jeunes à la culture, qui se sentent de ce fait supérieurs à leurs parents, les voyages, les lectures, la radio, le cinéma qui apportent les exemples bons et mauvais des cultures étrangères... tout cela a profondément marqué la conception et le mode de vie de la famille, les relations entre conjoints, ainsi qu’entre parents et enfants. Même si au village se maintient la conception traditionnelle de la famille, celle-ci n’en est pas moins marquée par cette évolution.

Et pourtant la famille est et restera toujours la cellule de base de toute société. Ceux qui - à certains époques - l’ont oubliée, y sont vite revenus devant les conséquences graves de cette méconnaissance. Elle est et restera le lieu où se réalise et s’épanouit l’amour des conjoints, lequel aboutit au don de la vie et le lien où s’épanouira l’enfant dans l’affection et l’éducation de ses parents.

Il nous appartient de guider cette évolution et non la subir ; de sauvegarder les valeurs traditionnelles et de promouvoir celles qui étaient méconnues.

II / - Le peuple de Dieu sur la famille

Dieu qui a créé l’homme et qui veut que l’homme réussisse sa vie, peut, seul, nous dire comment celui-ci peut la réussir et pourquoi il a créé pour lui la famille.

La Bible, au livre de la Genèse, nous révèle la pensée de Dieu :

1) « Dieu créa l’homme à son image... Il les créa homme et femme » (G,n 1, 27)

Dieu n’est pas un célibataire égoïste. Dieu est une famille, une famille où l’on s’aime, il est Trinité : Père, Fils et Esprit.

Jésus, que son père, à son Baptême, qualifie de « Fils bien-aimé » (Mat. 3, 17), nous révèle combien il aime son Père : « Il faut que le monde sache que j’aime mon père » (Jn. 14, 31), dit-il au moment de donner sa vie pour le salut du monde. Et Saint Jean, dans sa première épître, nous dit que « Dieu est Amour » (1 Jn. 4,7) : au sein de la Trinité, le Père aime le Fils, le Fils aime le Père, et de cet Amour procède l’Esprit-Saint, qui est l’Amour vivant du Père et du Fils.

Et pourtant les Trois Personnes Divines, unies par leur Amour infini, ne sont qu’Un seul et même Dieu : « Moi et le Père, nous sommes Un » (Jn. 10, 30). C’est à l’image de la Trinité « Mystère d’Amour » et « Mystère d’Unité » que Dieu a voulu créer l’homme : « famille ». Famille dans laquelle le père aime la mère, la mère aime le père, et cet amour qui les unit est tellement fort qu’il devient un être vivant : l’enfant, c’est l’amour vivant du père et de la mère. Si les parents aiment tellement leur enfant, c’est bien parce qu’il exprime, d’une manière vivante, l’amour qui les unit entre eux. Unité et fécondité, tels seront donc les 2 buts que Dieu fixe à la famille humaine, et la Bible nous l’exprime en ces termes :

- « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un » (Genèse 2, 24) ;

- « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre », (Genèse 1, 28).

2)- « L’homme quittera son père et sa mère » (Gn 2, 24)

Fonder une famille, c’est d’abord quitter une autre famille à laquelle on appartenait et qui nous a conduits à l’âge adulte, non pour nous garder égoïstement à son service, mais pour nous permettre de réaliser le plan de Dieu. Certes, on ne pourra jamais oublier ses parents, ni même ses frères et sœurs, et plus les membres de sa famille. Dieu l’a rappelé par Moïse dans ses Commandements : « Honore ton père et ta mère ... » (Exode 20,12). Mais le lien conjugal contracté par le mariage doit prévaloir sur le lien familial. Par le mariage, l’homme et la femme s’appartiennent d’abord l’un à l’autre et à leurs enfants, avant d’appartenir chacun à sa propre famille. Faute de quoi, l’amour est partagé, il n’est pas total, et le foyer est déjà menacé de division. C’est là un enseignement du Seigneur que nous oublions trop.

« Il s’attachera à sa femme et à deux, ils ne feront plus qu’un » (Gn 2, 24)

« Il s’attachera à sa femme » : l’amour ne peut être partagé entre plusieurs épouses, car l’amour tend à faire l’unité entre deux êtres. La polygamie n’a jamais été inscrite dans le plan de Dieu.

« A deux, ils ne feront plus qu’un » : rester deux tout en étant un, voilà bien la grande richesse de l’amour.

Il y a des foyers où l’on est « deux » mais on n’est plus « un » : chacun vit de son côté, sans dialogue ; chacun gagne et utilise son argent ; chacun a ses activités, ses amis ; chacun conserve bien sa personnalité, mais il n’y a plus d’unité.

Il y a par contre des foyers où l’on est « un », mais on n’est plus « deux ». Le mari commande et la femme obéit ; le mari ne demande jamais l’avis de son épouse, il décide tout par lui-même, et la femme n’a aucune initiative, elle reste comme un enfant qui ne devient jamais adulte. L’unité du foyer existe, mais il y a un des époux, qui pour ainsi dire, a disparu.

Il faut rester deux : accepter que l’autre soit différent, n’ait pas les mêmes goûts, les mêmes désirs, les mêmes manières de voir les choses ; respecter sa personnalité différente de celle de son conjoint.

Tout en étant un : de ces deux personnalités différentes par le sexe, l’éducation, le tempérament, il faut faire un unique foyer. C’est dans l’amour et par le dialogue que se fait cette unité : l’amour qui fait découvrir toutes les richesses de l’autre, toutes ses qualités, parce que dans la confiance, l’autre se révèle, livre ses secrets ; l’amour qui fait prendre conscience de la manière dont les deux époux peuvent se compléter l’un l’autre ; l’amour qui fait chercher le bonheur de l’autre, qui veut le faire grandir ; le dialogue qui, à partir de deux points de vue différents, aboutit à une idée commune qui dévient la pensée du foyer.

« Deux en un », nous retrouvons l’image de la Trinité : « Un seul Dieu en Trois Personnes ». « Trois » aussi dans le foyer puisqu’il y a l’enfant. Les Trois Personnes Divines sont différentes, mais il y a entre Elles une Unité totale. C’est à l’image de Dieu que les époux s’efforceront de réaliser l’unité de leur foyer dans l’amour. Bien plus leur amour qui les pousse à rester « deux tout en étant un », sera devant les hommes le signe, l’image de l’amour de Dieu. En regardant un foyer où les époux s’aiment profondément, on pourra comprendre quelque chose de l’amour de Dieu.

« Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre »
(Genèse 1, 28)

Le résultat de cet amour qui unit les époux ce sera l’enfant. L’enfant est l’amour vivant du père et de la mère, de cet amour qui est tellement fort qu’il devient un être vivant ; de cet amour qui devra continuer à s’exprimer à travers toute l’éducation de l’enfant, à tel point qu’un enfant qui aura manqué d’affection, sera un enfant perturbé. C’est bien là le drame des enfants conçus hors mariage, ou des enfants dont les parents sont séparés ou divorcés. Conçus ou éduqués sans amour, se développant dans l’insécurité, ils risquent d’être des caractériels et des inadaptés sociaux. Ceux qui donnent la vie ne se rendent pas assez compte combien leurs actes engagent l’avenir de leurs enfants. Donner la vie, c’est s’engager à conduire dans l’amour d’un père et d’une mère celui que l’on a mis au monde jusqu’à ce qu’il soit capable de se diriger lui-même, c’est-à-dire jusqu’à l’âge adulte.

Le foyer doit être le lieu où s’épanouissent dans l’amour de leurs parents les enfants qui sont nés de ce même amour. Est donc condamnable la pensée de ceux qui disent : « Nous avons des enfants, mais nous n’avons pas fait le mariage religieux : nous pouvons donc nous séparer ». Non ! Vous avez donné la vie, vous vous êtes engagés par le fait même à élever vos enfants.

III/ - Le sacrement de mariage

Jésus ne fera que confirmer la pensée primitive de Dieu, exprimée dans la Bible : « N’avez-vous pas lu que le créateur, au commencement, les fit homme et femme et qu’il dit : c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair » (Mt. 19,5) et il rappellera l’indissolubilité du mariage : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » (Mt. 19, 6), montrant ainsi que cette indissolubilité remonte aux origines même de l’humanité, qu’elle fait partie de la nature même du Mariage : on ne s’aime vraiment que si c’est pour toujours. Si l’amour des époux est à l’image de celui de Dieu, il ne peut être que définitif, l’amour de Dieu est irréversible.

L’Abbé Émile BIAYENDA lors de la bénédiction d’un mariage en 1964 à St J.M.Vianney

St. Paul donnera comme modèle de l’amour entre époux, l’Amour que le Christ a eu pour l’Église : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et s’est sacrifié pour Elle » (Éphésiens 5,25).

C’est d’un amour total, définitif et allant jusqu’au sacrifice, que le Christ a aimé son Église, tel doit être l’amour qui aime les époux chrétiens : image de l’amour du Christ pour son Église et image de l’Amour qui unit les Trois Personnes Divine au sein de la Trinité.

Comment s’étonner dans ces conditions, que le Christ ait voulu faire de cet Amour un Sacrement, source de grâce. Et qu’ainsi, par le sacrement du Mariage, cet amour ne soit plus seulement l’image, le signe de l’amour de Dieu, mais qu’il le réalise.

L’échange sacramentel des consentements entre les époux devient donc source de grâce, c’est-à-dire, de vie divine, comme le seront tous les actes d’amour de leur vie conjugale. Chaque fois que les époux se donneront l’un à l’autre, c’est l’amour même de Dieu, c’est-à-dire la Vie divine, qu’ils se communiqueront. En s’aimant, ils se donneront Dieu l’un à l’autre. Tous les actes du foyer - aussi simples soient-ils - accomplis par amour, font des époux chrétiens davantage des fils et des filles de Dieu. Combien d’époux pourtant chrétiens, en retardant ou simplement en négligeant le Sacrement de Mariage, se privent ainsi d’une source aussi riche de vie divine ! Ces foyers voudraient recevoir le Christ dans l’Eucharistie, mais ils se privent de Dieu qui leur serait donné par le Sacrement de Mariage.

Pour vivre d’un amour qui soit à l’image de l’Amour même de Dieu, il faut aux époux une véritable conversion. Il ne suffit pas de se « mettre en règle » en venant à l’église recevoir un sacrement, il faut changer sa manière de se comporter. Aimer son conjoint comme le Christ nous aime, c’est partager avec lui, dialoguer, décider ensemble, se confier l’un à l’autre, se comprendre, se respecter et chercher le bonheur l’un de l’autre ; vivre dans une parfaite fidélité, et au besoin même se pardonner. Tout cela s’apprend, tout comme l’éducation des enfants. Préparer son mariage, c’est donc s’entraîner un peu à la fois à aimer comme le Christ nous a aimés ; c’est changer sa manière de concevoir et de vivre sa vie conjugale.

Émile Cardinal Biayenda
Extrait de la Lettre pastorale de Carême du 12 février 1975

 

 


 
 
 
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