Mgr Anatole MILANDOU Archévèque de Brazzaville
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LA MÉMOIRE BIAYENDA


 
 
 
 

« L’Église est loin de paraître opportuniste ou événementielle »

Chers Frères et Sœurs,

L’épiscopat se reconnaît le devoir de faire participer l’Église, c’est-à-dire le monde chrétien au « mouvement », à sa manière.

En présence de ces situations nouvelles, l’Église est loin de paraître opportuniste, ou événementielle. C’est la mission pour l’Église de continuer en ajustant son mode de présence et ses moyens d’action au milieu de la société en mutation, pour que cela se fasse sans hiatus ni préjudice à aucun aspect de l’homme créé à l’image de Dieu et à qui a été intimé l’ordre de dominer les éléments de la nature, non pas indépendamment du Créateur, mais en sa soumission.

L’Église attentive, aux aspirations légitimes des hommes de tous les temps et de notre temps, par ses Évêques, regarde le Christ, Pierre, sa tradition, sa catholicité et les situations concrètes, de fait pour mieux se mettre au service de la cité terrestre, préalable de la cité céleste.

Elle se doit d’être le levain et le sel au sein de la société nouvelle en train de se construire.

Dans la revue « Tradition et Progrès », les séminaristes parlent de la vie chrétienne : « Les missionnaires, disent certains, nous ont préparés au ciel comme si la terre n’existait pas. Si bien que beaucoup de chrétiens vivent dans une sorte de désintéressement total, face à l’organisation harmonieuse de la cité, à la prise en charge du monde ». Mais, bien vite, ils constatent qu’aujourd’hui un effort est fait « pour donner au chrétien une vision plus totale de l’homme : à la fois matière de l’esprit ; citoyen du ciel, par vocation, certes, mais précisément à le devenir dans le cadre d’une société humaine concrète dont le développement équilibré intéresse à la fois son salut et le salut de ses frères ».

En effet, presque sur tous les domaines, nombreuses sont les déclarations à base constructive et d’inspiration évangélique que les Évêques d’Afrique ont déjà adressées aux citoyens dont ils avaient la charge pastorale. Que pense l’épiscopat africain de l’indépendance, par exemple ? Le sujet a presque été traité et continue de l’être par tous les Évêques en des déclarations ou des lettres pastorales individuelles ou collectives. Contentons-nous de citer quelques dates et quelques idées maîtresses glanées dans la Revue « Cipol ». « les enseignements sociaux de l’Épiscopat d’Afrique ». A la date de la déclaration ou du document, nous mentionnons le numéro du paragraphe qui a été résumé.

L’Épiscopat reconnaît le droit à l’indépendance pour les peuples dits coloniaux : c’est une application du droit à la liberté, c’est pourquoi l’Église favorise l’accession à l’indépendance (N°.36-76).

Tous, après avoir reconnu à tous les peuples et à tous les pays leur droit d’accéder à l’indépendance, leur en ont également donné le sens : ce n’est pas une sinécure comme plus d’un citoyen se le seraient imaginé : c’est l’accès aux responsabilités.

Les Évêques ont fait comprendre aux gouvernants que l’indépendance politique n’était pas une panacée et ne supprimait pas les problèmes économiques et sociaux.

Ils ont indiqué les conditions requises pour réaliser effectivement l’indépendance qui réside dans la maturité du peuple, dans la compétence et le sens de la responsabilité chez les dirigeants (101). Elle suppose la conquête de la personnalité collective et la conquête de l’unité nationale (234-235).

Ils ont indiqué également que l’indépendance devait se réaliser progressivement avec sagesse (100-233), que l’évolution vers l’indépendance devait se faire dans l’ordre, la concorde et avec la collaboration de tous, en rappelant à son devoir la puissance coloniale (18-22-606).

C’est en raison des devoirs créés par cette nouvelle situation que les Évêques se sont efforcés de rappeler ou de révéler aux jeunes Nations, notamment à tous les chrétiens, de reconnaître les erreurs et les fautes du passé (834) de prendre conscience des responsabilités (835) d’éviter les mesquineries (836) ; ils ont rappelé aux dirigeants leurs devoirs (837) ainsi qu’aux travailleurs (838) et aux jeunes (839), aux chrétiens étrangers d’accepter loyalement les conditions de la situation nouvelle (304-341-840), les fonctionnaires (841), les patrons, industriels, commerçants, cultivateurs (842) se sont vus invités à continuer sans se décourager leurs occupations (304-341-843).

Faisant face aux exigences de l’indépendance, les Évêques ont insisté sur le fait que l’on veille, avant tout à l’épanouissement des qualités humaines indispensables pour le développement économique et social (19) : travail (20), dévouement de tous au bien commun et en faveur des faibles (21) ; charité effective (22) soumission des sujets (365), pour tous sujets et dirigeants : souci de conformité avec Dieu (962). Les difficultés et les tentations doivent être affrontées en chrétiens (965).

Les Évêques ont également eu l’idée de suggérer aux responsables que le régime politique du pays devait être conforme au génie du peuple et qu’il tienne compte de ses traditions (341). Que le gouvernement devait avoir le souci de la promotion des plus déshérités et de toute la population (341) en sorte que la communauté nationale tînt compte de l’ensemble et ne lèse personne (341). Ils demandèrent que des statuts garantissant la sécurité des étrangers soient prévus dans les constitutions (341). Devenus indépendants, les États africains ne devaient pas supprimer, ni couper leurs rapports avec les autres nations, mais au contraire les élargir avec les anciennes métropoles et le monde entier, en vue de l’unité africaine (248-341).

Ce bref exposé des faits concernant l’enseignement de l’Épiscopat africain sur l’indépendance africaine montre suffisamment combien l’Église reste au monde et avec quelle sollicitude elle veut mettre son expérience, en matière de réflexion, au service des hommes. D’autres circonstances nous donneront encore l’occasion de la manifester au cours de notre exposé. Ce faisant, l’Église reste attentive au mouvement évolutif qui est en train de s’opérer sur toute l’Afrique. Mais cela va aller beaucoup plus loin encore, car il va s’agir de son propre « aggiornamento », selon l’expression chère à Jean XXIII.

Sous l’impulsion de toute sa hiérarchie.

L’Église est prête à prendre peu à peu telle physionomie pour tel pays, de telles populations, de telle civilisation, de telle culture, mais en harmonie avec l’ensemble de l’Église Catholique. Ce qui est tellement conforme à la tradition de l’Église et aux nouvelles exigences du Conseil qui, en prêchant la catholicité, n’exclut nullement la variété dans l’harmonie. Attitude que l’abbé Hans Küng traduit d’une manière admirable quand il écrit : « dans l’Église, il y a un seul Esprit, mais beaucoup de dons, une seule parole de Dieu, mais beaucoup de langues, un seul corps, mais beaucoup de membres, un seul peuple de Dieu, mais beaucoup de nations. La variété dans l’Église est un don, une chance en même temps, et justement à cause de cela, un devoir pour l’Église » (dans structures de l’Église p.62).

Abbé Émile BIAYENDA,
"L’Évêque dans l’Église",
rédigé en 1967

 


 
 
 
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