Mgr Anatole MILANDOU Archévèque de Brazzaville
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LA MÉMOIRE BIAYENDA


 
 
 
 

Récit des cinq derniers jours de vie de son Éminence Émile Cardinal BIAYENDA

écrit par lui-même dans son cahier journal

Ces cinq derniers jours de la vie terrestre du Cardinal Émile Biayenda sont cinq pages écrites de sa main, dans son cahier-journal. Les rapporter comme tels s’impose à nous ; c’est comme donner à lire et à méditer des "ipsisma verba" (des paroles authentiques) de Jésus de Nazareth dans les évangiles. Dans son cahier-journal, il écrit ceci :

Vendredi, 18 mars 1977.

Après messe, avec Monseigneur Mpwaty, nous allons à Ngangouoni visiter la maison des religieuses en construction.

A notre retour à l’évêché, on m’annonce que l’audience programmée pour 9h30 a été repoussée après 11hoo.

A 11h30, Monsieur l’Abbé Badila, avec deux religieuses de St Joseph de Cluny nous nous rendons à l’État Major, où nous avons une audience avec le président de la République. Nous attendons près d’une heure. On nous servira un rafraîchissement au jus et au champagne.

Puis le Président arrive, nous salue, s’excuse et nous fait asseoir. Depuis une semaine, il lutte avec la grippe. C’était pour le terrain des Sœurs. Peut-être sont-elles gênées par la proximité du lycée. Dans ce cas, elles pourraient prendre ailleurs un terrain de leur choix, où l’État se chargerait de construire. Mais le Président comprend aussi, que cela peut coûter, car les Sœurs sont là, voilà bientôt 100 ans. Ce qui est vrai.

Les Sœurs proposent de céder quelques bâtiments, de construire un mur et de changer de rue d’entrée. Les sœurs disent aussi que leur mission est un carrefour et un lieu de rencontre, d’hébergement pour toutes les Sœurs qui viennent à Brazzaville pour les soins ou autres commissions. Le Président comprend et accepte la proposition des Sœurs. Qu’elles présentent un devis. Le Génie militaire pourrait se charger de réaliser cela. En outre, la salle louée par le lycée, depuis l’année dernière, et qui n’a pas été indemnisée le sera.

On parle du dispensaire de Linzolo. Le Président contrôle si l’eau avait été installée. Oui ! Et la Land-Rover obtenue ? Oui ! il promet d’y retourner un jour assez proche.

On parle de l’affaire « Père Siguard » ; du cautionnement du rapatriement du personnel missionnaire ; etc. Le Président donne des assurances et fait prendre notes. Il propose un apéritif, mais nous répondons que c’était chose faite dans la salle d’attente.

Nous nous quittons vers 13 heures et demie. Nous rentrons à l’Archevêché, les docteurs Monsieur et Madame Guy, l’Abbé Thiriez déjeunent avec nous.

C’est à la fin, vers 14h30, que nous entendons des rafales de mitraillettes en direction de l’État-major. Bientôt l’alarme du camp est déclenchée. On pense à une manœuvre des militaires, surtout que demain c’est le jour anniversaire de l’accident en hélicoptère d’où périrent deux personnes, le Président étant sauf avec d’autres compagnons. La rafale continue. Les gens et les élèves fuient. Bientôt, on apprend que c’est le Président qui a été agressé et qu’il est grièvement blessé. Les agresseurs seraient tués sur place.

La radio ne dit rien, sauf l’annonce du couvre-feu sur tout le Congo, de 19h à 5heures du matin. On dit aussi que la musique continuera toute la nuit, jusqu’à demain matin. « Seigneur, par Saint Joseph, ton Père Nourricier, nous vous recommandons ces durs et cruels événements ! Nous attendons tout de vos mains. Aidez-nous à veiller. Donnez-nous la paix… ».

Samedi, 19 mars 1977.

Toute la nuit, la radio a joué des chants révolutionnaires. A 7h 00, c’est le communiqué fatal. Hier, à 14h30, le Président de la République, assailli à son domicile de l’État-major, a été tué par un commando-suicide. On apprendra, plus tard, que ce commando était conduit par l’ex-capitaine Barthélemy Kikadidi, en fuite avec un autre, laissant deux d’entre eux sur le pavé. C’est, dit-on, l’œuvre du fils du Président, âgé de 15 ans. Un autre garde présidentiel y a également trouvé la mort.

Pour la sécurité du pays et pour préparer les obsèques nationales au chef disparu, une équipe de onze militaires a été créée. Un deuil d’un mois a été décrété.

Les Frères de St Joseph ont renouvelé leurs vœux. Ne pouvant y être moi-même, j’ai délégué l’Abbé Barthélemy Batantu, pour les recevoir.

Messe au juvénat Zungula, à 17h 30, pour mes filles qui partent demain en vacances de Pâques.

Dimanche, 20 mars 1977.

Il a plu la nuit et jusqu’à la mi-journée. Ne suis pas sorti. Le pays est en deuil. Les obsèques du Président défunt ont été fixées au samedi, 2 avril prochain.

Lundi, 21 mars 1977.

Le deuil continu : le travail reprend, de 6hoo à 13heures. Les après-midi sont consacrés au recueillement : chacun dans sa famille. Les communications avec l’extérieur reprennent aujourd’hui.

Mardi, 22 mars 1977.

Étant donné que le Cardinal Émile Biayenda rédigeait de nuit, la page du 22 mars est restée vierge à cause de son enlèvement et de son assassinat entre-temps.

 


 
 
 
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