Mgr Anatole MILANDOU Archévèque de Brazzaville
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LA MÉMOIRE BIAYENDA


 
 
 
 

Le Martyre de l’Abbé Émile BIAYENDA

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Jamais, je n’ai voulu rien écrire là-dessus, tellement cela me répugnait et peut-être aussi pour continuer à vivre cela tout seul dans le silence et la méditation.

Cependant, le temps passe et avec l’âge, les souvenirs s’estompent. C’est pourquoi, en ce troisième anniversaire, je me résous, enfin, à écrire.

Le dimanche 7 février 1965, il n’y eut qu’une seule messe dans la paroisse, la chrétienté ayant été invitée à aller participer aux cérémonies religieuses qui se déroulaient à la Cathédrale pour l’Intronisation de Mgr Théophile MBEMBA, comme premier Archevêque Congolais de Brazzaville. Les cérémonies se terminèrent assez tard : ce qui nous ramène à Ouenzé, pour le repas vers midi et demie.

Le soir, à 17hoo, nous étions de nouveau réunis à l’Évêché, pour la bénédiction et l’inauguration du nouveau bâtiment de l’Archevêché. A l’issue de cette courte cérémonie, il y eut un cocktail, puis, c’est la rentrée de chacun chez soi. J’étais sur mobylette, ce soir-là, mais en 2 chevaux la matinée. La journée s’acheva sans l’ombre d’aucun doute.

Le lendemain, lundi 8 février, la journée s’écoula également sans rien d’extraordinaire.

Le mardi 9 février 1965, comme d’habitude, je célèbre la Sainte Messe, à 6h30, pour être à la réunion de la Légion de Marie du mois de février qui a lieu ce jour-là. Je sortais de l’Église pour déposer mon bréviaire, mettre à portée de main mes outils de travail à la réunion, avant d’aller avaler à la hâte, une tasse de café.

Je dépose mes bouquins sur le rebord de la petite clôture devant ma porte quand je vois arriver une auto qui s’arrête dans la cour. Des agents en sortent. Parmi eux, je reconnais le chef qui est un ancien petit séminariste que j’ai vu autrefois arriver tout jeune au séminaire. Son frère est prêtre dans le diocèse. Le jour de son mariage, avec le Père Curé de mon ancienne paroisse, nous avons honoré de notre présence la fête familiale qui avait été organisée dans la clôture de son oncle.

Il conduisait donc la bande ce matin-là. Je le saluai et m’enquis du motif de son arrivée. D’ailleurs, une voiture était stationnée derrière l’école sur la grande route.

Il répond sèchement qu’il venait faire une perquisition chez moi. A mon grand étonnement, je lui demandai en raison de quoi. Il me répond que j’étais un menteur et un traître, car, je connaissais bien pourquoi il venait.

Il dit que j’avais été distribué des tracts à Bacongo, avec ma 2 chevaux. Je récuse l’affaire en lui disant la dernière date où j’avais été à Bacongo. C’était à la suite d’un bruit qui avait couru qu’un enfant de mon frère avait été accidenté en jouant avec ses camarades à la glacière. La chose était vraie, malheureusement, mais c’était arrivé à l’un de ses élèves de classe en dehors des heures scolaires.

Le type rétorqua que j’avais mis ma voiture à la disposition des lanceurs de tracts. Je lui répondis que cette voiture, personne d’autre, pas même le Père Rameaux, ne la conduisait, à part moi. Car, devenue trop vieille, moi seul en avais pris l’habitude de la conduire. Le type ne voulut ou plutôt feignit de ne rien entendre. D’ailleurs, il se mit à me demander qui m’avait procuré les tracts, ce qui commençait à m’agacer horriblement. Surtout, lorsqu’il se mit à me dire que je n’étais qu’un traître et que si ce que je venais de faire avait été accompli par son propre frère prêtre, il le traiterait exactement comme il allait le faire pour moi.

La perquisition commença partout dans la maison : les valises, la bibliothèque, au plafond, au poulailler, à la chapelle, dans mes lettres et tout mon courrier reçu : ce fut évidemment en vain !

Et voilà qu’il me dit de prendre place dans ma 2 chevaux, à côté d’un agent pour me rendre au commissariat. A ce moment, je lui dis que j’étais à ce poste sous l’ordre d’un chef : l’Évêque, et par conséquent, je ne pouvais me rendre au commissariat sans son ordre ou du moins sans l’avoir mis au courant.

On me répondit, qu’on le ferait. Rien ne sera fait ; L’Évêque le saura par un gars dépêché de Mouléké pour l’en avertir.

Arrivé au commissariat central, on me fit monter à l’étage, au bureau du Commissaire. L’interrogatoire recommence. Tout ce que le père (c’est-à-dire le bourreau) fait, ce n’est pas pour la première et la dernière fois, hélas !

Il fut menaçant, car désormais tout irait crescendo.

Insatisfait de mes réponses, on me déclare traître, indigne.

On me fait enlever la soutane, les chaussures, les chaussettes. Les priant de me laisser les chaussettes aux pieds à cause des rhumatismes. Le processus sanguinaire était déclenché. je comprenais que l’affaire était grave, mais qu’un instant je puisse soupçonner quelle serait l’issue et pourquoi il y avait cela. Moi-même ne sachant absolument rien de ce que l’on voulait que j’endosse la responsabilité.

A partir de ce moment, je me remis entièrement entre les mains du Seigneur et de Marie, Sa Sainte Mère, et notre mère. Mon âme était en paix sans reproche de rien.

On me fit attendre-là, debout, pendant des heures. Un autre monsieur allait s’occuper de moi.

Entre-temps, l’Évêque alerté se rendit au commissariat. Mais, on lui répondit que j’avais été relâché. Ce dernier s’étonna que je ne sois pas allé le voir et alla tout de même à Mouléké pour me rencontrer. C’était évidemment peine perdue. On jouait sans vergogne avec lui à l’hypocrisie. Plusieurs fois d’ailleurs à la suite la comédie allait recommencer.

Enfin, mon monsieur arriva. Il prétendait bien me connaître, mes parents, ma sœur qui est religieuse. D’ailleurs, son épouse n’était-elle pas une parente de la femme de mon frère ? Après s’être ainsi présenté et campé, il dit ce que je savais de cette affaire, c’est-à-dire, accepter ou en dire l’origine et puis la chose sera réglée, on m’éloignera peut-être de Brazzaville et ce sera tout. Je lui répondis évidemment négativement, car, je ne pense pas, à cause de la violence, accepter une chose qu’on ne connaît pas !

Le type se fâcha, s’emporta et commença à porter sa main lourdement sur moi.

Il a voulu me sauver et je n’ai pas voulu. Maintenant c’est lui-même, un Basundi comme moi, qui me mettrait à mort. D’ailleurs, je ne suis qu’un malfaiteur. C’est moi qui ai obligé ma sœur à se faire religieuse. On me répondra aussi que j’occupais une place qui n’était pas pour moi, mais pour un autre c’est pour le frère de notre commissaire. On me déclara que la religion catholique allait être détruite. L’un de ceux qui me torturaient, s’habillait en ngouziste, pour ces macabres rites. On me signifia que tout le monde allait bientôt être au travail manuel, soumis au mariage prêtres ou pas ; je leur répondis en leur demandant d’aller voir ce que j’avais fait à Mouléké, en fait d’organisation, de travail manuel, de plantation de cacaoyers et d’autres arbres. Et les investigations et les brimades continueront ainsi.

Abbé Émile Biayenda
Lyon le 9 février 1968

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