Mgr Anatole MILANDOU Archévèque de Brazzaville
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LA MÉMOIRE BIAYENDA


 
 
 
 

La grande piété d’Émile fut pour moi une leçon

Père Michel Pouët

Prêtre du diocèse de Séez (France), maintenant à la retraite (77 ans), le Père Michel Pouët, l’un des amis de l’Abbé, puis Cardinal Émile Biayenda, que nous avons choisi comme invité du mois répond à nos questions. Dans l’interview que voici, réalisée grâce à l’Internet, il nous décrit les circonstances de leur rencontre et les relations qu’il a tissées avec Émile Biayenda.

La Mémoire Biayenda : Père, vous avez connu l’Abbé, Mgr, puis le Cardinal. Dites-nous comment vous avez fait sa rencontre et pourriez-vous vous souvenir de ce que vous vous êtes entretenus ?

Père Michel Pouët : En Octobre 1950, le Père Auguste Durand anima la journée missionnaire dans ma paroisse natale à Domfront. Il invita les paroissiens à venir l’après-midi à la salle paroissiale où il passerait quelques photos. Sur l’une d’elle apparut "Émile" jeune servant du Père : « Le jeune que vous voyez-là, il vient d’entrer au séminaire de Brazzaville ; si vous connaissez un séminariste qui veut correspondre avec lui, je vous donne son adresse ». Ma mère qui assistait à cette séance me contacta, venant moi-même d’entrer au Grand Séminaire de Séez. Ainsi commença une correspondance qui ne s’acheva qu’en 1977… (J’ai gardé précieusement les lettres d’Émile). Nous parlions de notre vocation et de nos emplois du temps.

L’Abbè Émile Biayenda, la mère et Père Michel Pouët

La M.B. : Devenu prêtre, puis Prince de l’Église et lorsqu’il était de passage dans votre ville, avez-vous eu l’honneur de concélébrer la messe avec lui. Si oui, à quelle occasion ?

P.M.P. : Le Père Durand étant de Fresnes dont le Père Rebours (décédé en 2002) était le curé, le presbytère de Fresnes était le principal point de chute du "Père Émile" en Normandie. Il venait passer quelques jours chez ma mère, acceptant de célébrer la messe de 18h00, à la paroisse. Mais à 18h00 voyant que le Père Émile était toujours dans sa chambre, ma mère frappe à sa porte et lui de répondre : « Oh, Maman, ils ont beaucoup marché pour venir à l’église, ils peuvent attendre ! » logique africaine.

Le Père Émile vint aussi à Argentan où j’étais vicaire ; il célébra et concélébra quelques messes et sa piété fit l’admiration des participants.

Lors d’un repas, le Père Émile demanda ce que c’était qu’un chanoine. Le Père Courtin, notre curé, lui montra son surplis et sa camaille de chanoine ; l’ayant revêtu, le Père Émile éclata d’un large éclat de rire. Pierre Courtin, revêtit le Père Émile de ces habits de chanoine ; « ça vous va très bien, je vous les donne ». Ainsi le Père Émile quitta Argentan avec les habits de chanoine du curé d’Argentan..

La M.B. : A vous entendre parler, vous avez donc bien connu le Cardinal et ceci grâce à l’apport de votre chère mère. Quels sentiments éprouvaient votre maman lorsqu’elle était en face de l’Abbé Émile Biayenda ?

P.M.P. : Un jour, ma mère m’a raconté, qu’ayant demandé au Père Émile s’il avait du linge à laver, la pauvreté de ce qui lui fut confié, suggéra à ma mère, avec quelques paroissiens d’offrir au Père Émile des sous-vêtements neufs (les mamans ont souvent des intuitions…).

L’Abbè Émile Biayenda avec quelques familles à Seez

Ma mère admirait la grande piété du Père Émile. Il passait des heures à prier dans sa chambre. Il avait aussi - et surtout peut-être - un grand respect et une grande reconnaissance pour les missionnaires qui travaillaient au Congo ; il voulait aller visiter toutes les familles et leur témoigner sa reconnaissance. Il avait sur lui un petit carnet avec beaucoup d’adresses. Il nous parlait des sœurs de Ribeauvillé en Alsace ; il faut que j’aille les visiter…

La M.B. : Vous avez certainement admiré les qualités de ce vénérable pasteur, laquelle vous a le plus marqué ?

P.M.P. : Certainement sa simplicité qui mettait tout de suite à l’aise.

Sa grande piété - qui fut une leçon pour moi - L’amour de son peuple et l’absence de haine pour ceux qui l’avaient "blessé".

De septembre 1965 à Juin 1966, effectuant mon noviciat au Prado de Lyon, j’allais visiter "Émile" qui résidait dans la rue Sainte-Hélène.

Avec discrétion, il me raconta comment il avait été battu avec des courroies de ventilateurs de véhicule et jeté dans une rivière.

Son "repos" à Lyon, consistait à préparer une thèse approfondissant un attachement filial à son peuple congolais. Lors d’une visite, il m’offrit un "cendrier", en "bois de fer" représentant trois figures congolaises ; cet objet est toujours devant moi et me rappelle tout ce qu’Émile a souffert… avant son martyre.

Père Durand et l’Abbè Émile Biayenda

Son attachement à sa famille, il l’exprimait en nous offrant des photos des uns et des autres. Lorsque sa sœur cadette prononça ses vœux dans la Congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny, des amis ayant une voiture nous ont permis d’y assister et de nous unir à la prière communautaire. Il nous confiait les soucis qu’il portait dans son cœur concernant les uns et les autres.

La M.B. : Créé Cardinal à 46 ans, comment le trouviez-vous dans sa peau de Cardinal ?

P.M.P. : Il n’avait pas changé… S’il prenait ses habits de Cardinal, c’est parce que, "nous normands", nous sentions honorés d’être photographiés avec le Père Émile Cardinal !

La M.B. : Comment aviez-vous appris la nouvelle de sa mort ? Et quelle réaction a-t-elle suscité chez ceux qui l’aimaient bien ?

P.M.P. : Je n’ai plus le souvenir, car cela fait aujourd’hui 30 ans. Mais certainement une grande peine, la peine d’avoir perdu "un frère" ; comment un homme de paix a-t-il pu subir une telle mort cruelle ? Le climat fratricide qui règne au Congo nous interroge : Quand seront écoutés les hommes de paix ? Quand vos richesses seront-elles mieux partagées entre les habitants pour que ceux-ci deviennent des hommes debout et non esclaves de telle ou telle puissance financière ?

Mais l’Esprit Saint nous inspire une autre vision ; à la suite de la Passion du Seigneur Jésus, toute vie donnée devient féconde ; lorsque je lis « La Mémoire » et combien le cœur des congolais vit dans le souvenir du "Bon Cardinal", je ne peux que "grandir" dans ma propre foi et rendre grâce.

La M.B. : Aviez-vous un témoignage à donner sur le vénéré Pasteur ?

P.M.P. : Je n’en ai pas vraiment... seulement, lorsque je rencontre ou visite des amis qui ont connu "le Père Émile", c’est une photo de lui seul, ou en famille que l’on me montre avec un silence ému qui en dit long sur un événement qui nous dépasse tous et dont la vraie signification nous échappe...

La M.B. : Pour terminer aviez-vous quelque chose à ajouter ?

P.M.P. : Non, si ce n’est une prière d’action de grâce à notre Père à tous, ce Dieu d’Amour qui nous a fait connaître cet être d’exception.

Propos recueillis par Grégoire YENGO DIATSANA

 


 
 
 
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